
Il y a des décisions qui arrivent tard, mais qui arrivent quand même. L’opération « Zéro Drague », menée à Koulikoro sous l’impulsion du Président de la Transition et du ministère de l’Environnement, en fait partie.
» Vingt-trois dragues interceptées, détruites, brûlées sur les berges du Niger » , si j’en crois certains témoignages.
Un geste fort, rare, presque violent dans un pays habitué aux compromis silencieux. Mais derrière l’image choc, une question demeure : combien de temps encore allons-nous gérer une crise environnementale, devenue à force dinaction, une manace nationale ?
Un fléau devenu tentaculaire
Depuis des années, l’orpaillage traditionnel a cédé la place à un système sauvage où les machines cracheuses et les produits chimiques remplacent les pioches de nos anciens.
Le fleuve Niger étouffe sous la boue toxique, les marigots meurent un à un, les terres agricoles se couvrent de cicatrices béantes. À Koulikoro comme à Kangaba, à Kéniéba comme à Bougouni, des pans entiers du pays glissent de Charybde en Scylla, pris entre l’appétit de l’or et l’absence de régulation. L’or brille, mais le pays s’assombrit.
Bourdala : un cri qui n’a pas été entendu
Le cas de Bourdala devrait hanter nos consciences. En décembre 2021, lors de la 25ᵉ session de l’Espace d’Interpellation Démocratique, un vieil homme dépassant les quatre-vingts ans avait quitté son village des environs de Kéniéba pour Bamako.
Niakasso Sissoko, chef de village, n’était pas venu quémander une aide. Il était venu alerter un pays entier.
Dans un plaidoyer qui aurait mérité de faire date, il dénonçait l’arrivée de machines cracheuses sur les rives du marigot de Bourdala, l’usage de produits chimiques « nocifs, dangereux, mortels », la dégradation rapide des sols, l’empoisonnement des points d’eau.
Sa voix tremblante décrivait un désastre écologique en cours, loin du regard des décideurs.
Quatre ans plus tard, qu’avons-nous fait de son témoignage ? Rien ou presque.
Bourdala n’est pas un cas isolé : c’est un symbole.
Des mesures rares, un suivi quasi inexistant
L’opération de Koulikoro a prouvé que l’État peut agir. Mais elle rappelle aussi que ce type d’intervention reste l’exception. Les mêmes scènes se répètent : coup d’éclat médiatique, visite officielle, destructions d’engins… puis retour au calme.
Jusqu’à la prochaine catastrophe, au-delà du Niger, de la Falémé, et ailleurs encore.
Pendant ce temps, les dragues reviennent. Les machines cracheuses réapparaissent. Les réseaux d’orpaillage illégal, eux, n’ont jamais cessé de travailler. Le Mali manque cruellement d’un système cohérent :
– pas de contrôle continu ;
– peu de sanctions appliquées ;
– quasi-absence de surveillance environnementale ;
– aucune stratégie nationale réellement opérationnelle.
On coupe les branches sans traiter la racine.
Partout, les villages constatent la même réalité : recul de l’autorité locale, contamination des sols, mort des animaux, maladies liées au mercure, tissu social en lambeaux.
Ce n’est plus seulement un problème environnemental. C’est un problème de santé publique, agricole, sécuritaire, de gouvernance. Un problème urgent, tout court.
Quand des régions entières ne savent plus à quel saint se vouer, quand des chefs traditionnels doivent parcourir des centaines de kilomètres pour tirer la sonnette d’alarme, c’est que l’État a laissé trop d’espace au désordre.
Il faut un engagement national, pas un effet d’annonce.
Je le dis ici très fort : la destruction de 23 dragues n’est pas une victoire. Ce n’est qu’un signal. Que dis-je ? Un avertissement. Un rappel que le Mali n’a plus le luxe de l’indifférence. Les eaux du Niger ne seront pas éternelles à ce rythme : elles sont déjà moribondes. Les terres de nos villages ne sont pas renouvelables. Et les cris des Niakasso Sissoko, des ONG et des associations ne peuvent plus se perdre dans le vacarme de nos priorités locales : lotissements anarchiques, ventes de terres, villes qui s’étendent sans fin. Bamako est désormais limitée à l’est par Fana, à l’ouest par Naréna, au nord par Kolokani, au sud par Oueléssébougou. Une caricature, certes, mais révélatrice : il nous faut agir sur plusieurs leviers de notre gouvernance. Il nous faut, pour sauver notre écosystème :
– une stratégie nationale contre l’orpaillage sauvage ;
– un contrôle permanent ;
– une traçabilité des produits chimiques ;
– des sanctions réelles ;
– une volonté politique qui dépasse les caméras.
Parce qu’on ne sauve pas un fleuve avec des images-choc, on le sauve avec de la constance.
Le Mali doit choisir : protéger son or bleu ou courir aveuglément après l’or jaune, au risque de glisser chaque jour un peu plus vers l’abîme.
Dicko Seidina Oumar
Journaliste – Historien – Écrivain




