Cybercriminalité : 5 questions pour comprendre comment l’Afrique s’est retrouvée au cœur de l’opération Serengeti 2.0
Meguetan INFOS.

L’Afrique s’est retrouvée, volontairement ou non, au centre d’une bataille numérique mondiale. L’opération Serengeti 2.0, menée simultanément dans 18 pays africains et au Royaume-Uni entre juin et août 2025, a révélé une réalité inquiétante : la cybercriminalité prospère sur le continent, exploitant à la fois les failles technologiques et les fragilités institutionnelles. Plus de 1 209 personnes ont été arrêtées, 97,4 millions de dollars récupérés et 11 432 infrastructures malveillantes démantelées. Derrière ces chiffres impressionnants se dessine un portrait précis de l’Afrique numérique : une croissance rapide d’Internet, une adoption massive des services financiers en ligne, des infrastructures limitées et des populations souvent peu sensibilisées aux risques.
1. Pourquoi l’Afrique est-elle particulièrement ciblée ?
Pour les cybercriminels, l’Afrique est un terrain fertile. L’accès à Internet a explosé au cours des dernières années, souvent sans que la sécurité des réseaux suive. Les services financiers numériques, adoptés massivement, permettent des transactions rapides et peu traçables. Dans ce contexte, les arnaques se multiplient : en Zambie, 65 000 victimes ont perdu 300 millions de dollars dans des investissements fictifs. En Côte d’Ivoire, les escroqueries liées aux héritages continuent de rapporter gros aux réseaux transnationaux. Les fraudeurs profitent d’une combinaison d’ignorance technologique et de vulnérabilités réglementaires, exploitant les lacunes législatives pour s’implanter durablement.
Le phénomène ne se limite pas à l’Afrique de l’Ouest ou centrale. Partout sur le continent, les jeunes générations, enthousiastes à l’idée du numérique, sont parfois les plus exposées. Selon plusieurs observateurs ouest-africains, la faiblesse des systèmes judiciaires, la lenteur des enquêtes et le manque de coopération régionale créent un environnement où les réseaux criminels prospèrent.
2. Quels types de fraudes ont été démantelés ?
L’opération Serengeti 2.0 a mis en lumière une variété de pratiques frauduleuses. Les arnaques à l’investissement restent les plus spectaculaires : elles promettent des rendements mirobolants et s’appuient sur des plateformes numériques sophistiquées. Le minage illégal de cryptomonnaies a également été ciblé : en Angola, 25 centres exploités par des opérateurs étrangers ont été fermés, et du matériel évalué à 37 millions de dollars a été saisi, pour être réutilisé afin de financer l’électrification de zones rurales.
Les fraudes à l’héritage constituent une autre source de revenus pour les réseaux criminels. En Côte d’Ivoire, la police a arrêté le principal suspect d’une arnaque transnationale qui consistait à inciter des victimes à payer des frais pour réclamer de faux héritages. Les montants escroqués, bien que plus modestes qu’en Zambie, témoignent de l’ancienneté et de la persistance de ces pratiques.
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3. Quels défis structurels sont révélés par cette opération ?
Au-delà des arrestations et saisies, Serengeti 2.0 met en lumière des problèmes structurels majeurs. La fragilité institutionnelle, souvent liée à un manque de moyens et de formation, limite l’efficacité de la répression. L’ampleur de la numérisation économique dépasse largement la capacité des États à réguler et sécuriser ces nouveaux secteurs. Interpol a démantelé 11 432 infrastructures malveillantes, mais derrière ces chiffres se cache une réalité inquiétante : de nombreuses plateformes continuent de prospérer, tirant profit de législations inadaptées et de la faible coordination régionale.
Les experts africains en cybersécurité alertent sur l’urgence de renforcer la coopération interétatique. Dans plusieurs pays, les régulateurs restent dépassés par l’innovation constante des escrocs, et les sanctions judiciaires tardent à se matérialiser.
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4. Quelle est l’importance de la coopération internationale ?
Serengeti 2.0 montre que la lutte contre la cybercriminalité ne peut être isolée. Les arrestations et saisies ont été rendues possibles grâce à la coordination entre forces de police africaines, le Royaume-Uni et des entreprises spécialisées dans la cybersécurité. Cette dynamique souligne un dilemme majeur : aucun État africain, seul, ne peut contenir des réseaux transnationaux qui exploitent simultanément failles locales et infrastructures globales.
Pour les spécialistes, il devient crucial d’intégrer la cybersécurité aux stratégies de développement économique. L’Afrique, en pleine transformation numérique, ne peut se permettre de laisser des zones grises perdurer : la souveraineté numérique et la protection des citoyens doivent être au c?ur des politiques publiques.
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5. Quelles leçons pour l’avenir ?
Serengeti 2.0 révèle que la cybercriminalité dépasse le simple cadre technique : elle expose les fragilités économiques, sociales et institutionnelles. Former les forces de l’ordre, sensibiliser les populations et renforcer le cadre légal sont des mesures nécessaires, mais insuffisantes sans une approche régionale coordonnée.
Pourtant, le continent possède des atouts considérables. Une population jeune et connectée, une adoption rapide du numérique et une créativité technologique croissante offrent des leviers pour inverser la tendance. Les initiatives locales, combinées à une coopération internationale renforcée, pourraient transformer ces vulnérabilités en opportunités, en faisant de l’Afrique un acteur capable de sécuriser son espace numérique tout en tirant parti des innovations technologiques.