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Le statut « particulier » de Kidal : Une quinine à avaler pour les Maliens !

Meguetan Infos

Pour comprendre la situation qui règne à Kidal, un rétrospectif est nécessaire. En 2013, surpris par la rapidité de la reconquête par l´opération Serval et la perte de l´initiative des djihadistes sur le terrain, le groupe Ansar-Eddine éclate. Algabass Ag Intalla, fils ainé d’Intalla Ag Attaher (Paix à son âme) le chef traditionnel de Kidal à l’époque se sauve. Il crée le 24 janvier 2013 le Mouvement islamique de l´Azawad et appelle à un cessez-le-feu et prône une « solution pacifique ».

Selon ses propos Iyad Ag Ghali : « est allé trop loin » (Procès-verbal, 4 février 2013). Les dissidents rédigent un Communiqué dans lequel,  ils affirment de la manière la plus solennelle, que leur Mouvement se « démarque totalement de tout groupe terroriste et rejette toute forme d´extrémisme et de terrorisme et s´engage à les combattre ». Le frère d’Algabass Ag Intalla, Mohamed Ag Intalla fonde à son tour le 2 mai 2013, le Haut conseil de l’Azawad (HCA).

Les deux entités fusionnent le 19 mai 2013 pour donner naissance au Haut Conseil Unifié de l´Azawad  (HCUA) dont le chef n´est rien d´autre que le feu père Intalla Ag Attacher, ancien Amenokal de Kidal. Le revirement de ces groupes a été spectaculaire. Avant Serval, ils disaient des Maliens, « nos voisins » étaient djihadistes ou flirtaient avec eux, mais à présent, ils sont pour la république et opposés aux djihadistes qu’ils considèrent comme des ennemis à abattre.

L’opération Serval a donc contribué à mettre fin à la sanctuarisation des groupes Djihadistes, à modérer les positions des groupes rebelles envers la république. Mais, son rapprochement avec le MNLA a compliqué ses rapports et avec l’État, les FAMa et les populations. En effet, le souhait des Maliens, comme de leur Président était d´étendre l´intervention militaire à toutes les zones occupées et par les djihadistes et par les groupes armés jusqu´au recouvrement total et immédiat de l´intégrité territoriale. Mais à la surprise générale, les FAMa furent tenus à distance de la région Kidal, fief de la rébellion.

Aucune raison officielle n´a été avancée pour expliquer cette tenue à distance des forces armées maliennes de la région de Kidal. Pierre Buyoya a tout simplement utilisé une métaphore en soutenant que « Si on ne peut pas chasser son occupant, on est obligé de s´asseoir avec lui » et d´ajouter que le cas de Kidal était une « autre affaire » tout en indiquant que le retrait de la CMA de Kidal n´était pas à l’ordre du jour puisque les accords de Ouagadougou ne l´avaient pas exigé. Alors que s´est-il passé ? La question lancinante des otages européens détenus, notamment français ou le risque d’un génocide ?

Certes, l’Opération Serval a mis hors d´état de nuire les groupes djihadistes, mais ceux-ci détenaient toujours dans leur fuite des otages qu´elle  voulait libérer. Elle avait donc besoin de soutiens locaux comme le MNLA et le MIA, maitres du moment de Kidal et fins connaisseurs des groupes djihadistes puisque certains leaders rebelles étaient avant l´opération des membres influents de ces groupes. On se rappelle que ce sont les mêmes leaders, dont Algabass Ag Intalla, Ag Bibi, Ag Haoussa et autres qui avaient signé au nom d´Ansar-Eddine l´accord de Ouagadougou.

Le souci de libérer les otages français suffit-il pour expliquer le « blocus » de Kidal ?  Est-ce aussi pour éviter un éventuel « génocide » des Touaregs par les FAMa que certains ont évoqués ? Bien sûr, des risques bien réels existaient pour la survie de certains Touaregs, mais un massacre à large échelle était improbable à Kidal selon certains Maliens, pour la simple raison que les militaires maliens ne sont pas animés de sentiments génocidaires.

Certes, les multiples défections de leurs camarades d´armes Touarègues, les exactions dont ils sont souvent,  de part et d’autre,  les auteurs,  ont créé un sentiment de méfiance et de rejet, mais un génocide paraissait improbable dans le contexte malien avec la présence d´une médiation multilatérale et la fragmentation sociale des groupes armés Touaregs en anti et pro république. Nous apprenons quelques raisons non officielles à travers un rapport de fin de mission rédigé par des parlementaires français interpellés par les députés maliens sur le refus du déploiement des forces maliennes à Kidal.

Le rapport de fin de mission, révèle qu´au moment de leur rencontre avec les parlementaires Maliens : « Plusieurs éléments plaidaient encore en faveur d´une approche prudente au plan militaire dans le traitement de la question de Kidal ». L´un de ces éléments,  selon les rapporteurs,  est qu´il aurait été difficile à l’opération  Serval d´agir à Kidal où  il aurait eu à faire face à une « opération de contre-insurrection en milieu urbain à la différence de Sévaré où le champ de bataille était un front au sens classique ».

L´autre élément est que l´opération Serval ne pouvait pas intervenir, puisque son mandat était limité à la lutte contre le terrorisme. En effet, les Touareg étant des Maliens, les rapporteurs ont estimé que le statut de la ville « mérite d’être abordé en premier lieu dans le cadre d’un dialogue national malien, d’ailleurs engagé dès le 18 juin 2013 avec les accords de Ouagadougou, plutôt que par une intervention militaire étrangère ».

Enfin, de leur avis, le cantonnement des membres du MNLA devait permettre de « faire le tri » entre ceux qui acceptent une démarche de négociations et ceux qui la rejettent, les premiers ne devant plus dès lors être traités en terroristes. Leur conclusion que nous rapportions in extenso est le suivant : « En tout état de cause, il ressort des renseignements fournis aux rapporteurs que le cas de Kidal peut difficilement être abordé de la même façon que ceux de Tombouctou ou de Gao. En effet, la stabilisation de ces deux dernières villes a été accomplie au prix de mouvements de populations dans lesquels le degré de contrainte mériterait d’être étudié de façon approfondie : ceux que les Maliens appellent les « peaux claires » (Touaregs et Arabes) ont quitté ces zones, qui sont désormais très majoritairement occupées par des Songhaï. De tels mouvements ne sont pas envisageables à Kidal, ville où les Touaregs sont nettement plus concentrés. ».

Le « tri » auquel faisaient allusion les rapporteurs a eu lieu, mais seulement en partie puisqu´il n´a pas eu les résultats escomptés Il n´a pas eu raison de la proximité des rebelles de Kidal avec les djihadistes des maquis, obligeant le ministère français de la Défense de l´époque à dénoncer en juin 2016, le « double jeu » des ex-rebelles du Haut Conseil pour l´Unité de l´Azawad(HCUA), donnant ainsi raison aux Maliens qui n´ont de cesse dénoncer dès le départ cette proximité.

Ces raisons (de stratégie militaire) ne suffisent pas pour les Maliens pour justifier le « blocage » des FAMa. De l´avis de la plupart, la situation à Kidal reflète l´option politique prise par la France de Hollande au Mali, celle-ci consistant à tirer un trait d´égalité entre la rébellion et l´État malien. Ce positionnement est perçu par certains chercheurs comme une rupture d´avec la politique françafricaine d’antan (Bayart), par contre, d´autres pensent exactement le contraire. Thurston A. (2013) à titre d´exemple, trouve que l´équation est dangereuse puisqu´elle se fonde sur des a priori : que les Touaregs du MNLA représentent les « bons » Touaregs, qu´ils peuvent parler au nom du nord du Mali et constituer une alternative politique et militaire aux islamistes. Toujours selon Thurston, cette équation ignore également les tensions interethniques au nord du Mali.

La situation qui règne à Kidal ressemble fort pour les Maliens à une quinine à avaler. Alors, le Premier ministre, à l’époque Moussa Mara, décide d’y effectuer une visite de travail le 17 mai 2014. Sa délégation est prise en partie par les groupes rebelles. À Bamako et dans toutes les capitales régionales, des manifestations sont organisées par les populations pour exprimer leur mécontentement aux forces françaises et onusiennes.

Blessées dans leur amour propre et fierté nationale, les FAMa attaquent la ville le matin du 21 mai 2014. Ils parviennent à occuper la ville pendant quelques heures. Mais, la réplique des forces rebelles est foudroyante. Les affrontements se solderont du 17 au 21 mai 2014 par la mort d´une cinquantaine de personnes et d´autres seront pris en otage. Kidal une fois de plus s´est vidé des agents et de tout symbole de l´État, laissant les rebelles régnés en maitres absolus

Depuis cette date, malgré l’application de certaines mesures de l’accord par l’Etat malien, Kidal reste toujours hors du champ de contrôle de l’Etat malien. Mieux, ce statut est devenu une menace pour certains Etats voisins dont le Niger. Qu’attendent la CEDEAO, l’Union Africaine et les Nations Unies et la France pour se pencher une fois pour toute sur le cas de Kidal ?

Birama Diakon, Anthropologue

Le Pélican

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