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Le monde vient de se couper en deux : l’Afrique doit-elle encore choisir ses maîtres ou enfin forger sa troisième voie ?

Meguetan Infos

Quand la Chine brise le monopole juridique américain, l’Afrique découvre que le siècle à venir ne pardonnera ni la naïveté, ni la dispersion, ni la dépendance volontaire

Il y a dans l’histoire des basculements qui ne font pas immédiatement le bruit des canons, qui ne s’annoncent pas par des colonnes de blindés, qui ne commencent pas par des explosions visibles sur les cartes militaires, mais par une phrase juridique, un décret technique, une ordonnance administrative, une décision apparemment froide, presque bureaucratique, et pourtant capable de modifier silencieusement l’architecture du monde plus profondément qu’une bataille navale ou qu’un bombardement spectaculaire ; car les empires modernes ne tiennent plus seulement par leurs armées, ils tiennent par leurs normes, leurs banques, leurs monnaies, leurs tribunaux, leurs assurances, leurs plateformes, leurs systèmes de paiement, leurs câbles, leurs routes commerciales, leurs classements, leurs sanctions, leurs listes noires, leurs licences, leurs brevets, leurs logiciels et cette capacité extraordinaire à faire passer leur propre droit national pour une loi planétaire que les autres peuples devraient respecter même lorsqu’ils n’ont jamais participé à son élaboration.

Le monde vient donc peut-être de se couper en deux, non pas parce qu’une guerre mondiale aurait été officiellement déclarée, non pas parce que Pékin aurait lancé une flotte contre Washington, non pas parce que Téhéran aurait tiré le missile que les chancelleries attendaient en regardant le détroit d’Ormuz, mais parce qu’une puissance majeure a finalement décidé de dire, dans le langage le plus dangereux du siècle, c’est-à-dire le langage du droit : vos sanctions ne sont pas notre loi, votre dollar n’est pas notre souveraineté, votre tribunal n’est pas notre horizon, votre peur n’est plus notre discipline.

Ce que la Chine vient de signifier au monde est d’une brutalité stratégique considérable : l’extraterritorialité américaine, ce mécanisme par lequel Washington punit des entreprises étrangères pour des transactions réalisées hors du territoire américain, avec des partenaires non américains, dans des dossiers que les États-Unis décident unilatéralement de qualifier comme menaçants pour leurs intérêts, n’est plus acceptée comme fatalité universelle. Pendant des décennies, les États-Unis ont utilisé la centralité du dollar, la puissance de leurs banques, la dépendance aux marchés financiers occidentaux, la peur des amendes géantes, la menace d’exclusion du système de paiement international et l’intimidation juridique comme des armes géopolitiques silencieuses. Les nations pouvaient bien être officiellement souveraines ; leurs entreprises savaient qu’un juge américain, un bureau du Trésor, une administration à Washington ou une liste noire publiée à des milliers de kilomètres pouvait décider de leur vie ou de leur mort économique.

Le monde appelait cela sanctions : il fallait peut-être l’appeler autrement : gouvernement indirect de la planète par la peur juridique.

Car la grande force américaine, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, n’a pas seulement été militaire ; elle a été normative. Washington n’a pas seulement imposé des bases, des alliances, des pactes, des interventions et des coups de pression diplomatiques ; Washington a progressivement installé l’idée que l’accès au dollar, au système financier occidental, aux technologies critiques et aux marchés mondiaux dépendait d’une forme d’obéissance implicite à la volonté stratégique américaine. Le monde entier pouvait commercer, investir, transporter, assurer, financer, importer et exporter, mais à condition de ne jamais oublier qu’au sommet invisible de cette architecture se trouvait une puissance capable de déclarer soudain tel pays infréquentable, telle banque suspecte, telle entreprise toxique, tel navire interdit, tel État isolable, telle transaction punissable.

Ce système a fonctionné parce que les peuples avaient peur, il a fonctionné parce que les entreprises avaient plus peur de perdre l’accès au dollar que de perdre leur dignité juridique, parce que les alliés des États-Unis, même humiliés, préféraient souvent obéir plutôt que risquer l’exclusion.

Il a fonctionné parce que l’Europe, qui se croit parfois puissance, a très souvent agi comme une province normative de Washington, incapable de défendre ses propres entreprises lorsque celles-ci furent frappées par des amendes américaines colossales, incapable de protéger ses industries stratégiques lorsque des opérations économiques hostiles furent menées contre elles, incapable même de penser jusqu’au bout la contradiction entre son discours de souveraineté et sa dépendance structurelle au système américain. Quant à l’Afrique la question n’était même pas posée puisqu’elle n’existe quasiment pas comme puissance industrielle.

Mais ce système avait une faiblesse : il supposait que personne d’assez puissant n’oserait dire non, la Chine vient précisément de dire non.

Problème : en 2026 quand Pékin dit non, ce n’est pas la même chose que lorsqu’un petit État proteste dans un communiqué oublié le lendemain. Quand la Chine dit non, ce sont les banques, les assureurs, les armateurs, les négociants, les raffineries, les industriels, les géants technologiques, les chambres de compensation, les marchés de matières premières et les services juridiques des multinationales qui doivent soudain recalculer le monde. Car Pékin ne se contente plus de protester, il crée un piège stratégique symétrique : si vous obéissez à Washington contre nous, vous violez notre droit ; si vous nous désobéissez pour satisfaire Washington, vous risquez l’exclusion de notre marché ; si vous appliquez les sanctions américaines contre des entreprises chinoises, vous pouvez être poursuivis, sanctionnés, gelés, écartés, nommés, exposés, …, autrement dit, la neutralité confortable disparaît.

Le monde des entreprises globalisées, qui a longtemps vécu dans l’illusion qu’il pouvait profiter de tous les marchés tout en obéissant en dernier ressort aux règles du centre américain, entre dans l’âge du choix, un choix qui sera terrible, parce qu’il ne sera plus seulement moral ou diplomatique ; il sera comptable, industriel, énergétique, logistique, bancaire, juridique et existentiel.

Sans etre expert en économie, l’analyse géostratégique et géopolitique est ce qu’elle est !

Qui peut se permettre de perdre le dollar ? Qui peut se permettre de perdre la Chine ? Qui peut se permettre de choisir Washington contre Pékin lorsque ses usines, ses clients, ses fournisseurs, ses marges, ses ports, ses matières premières et ses chaînes de valeur sont déjà en Asie ? Qui peut se permettre de choisir Pékin contre Washington lorsque ses financements, ses assurances, ses actionnaires, ses marchés de capitaux et ses normes de conformité sont encore liés au système occidental ?

Voilà donc pourquoi ce moment est plus qu’un épisode sino-américain, il est l’annonce d’une fracture structurelle de l’économie mondiale.

Pendant longtemps, les États-Unis ont cru que les sanctions étaient un instrument de puissance presque sans coût pour eux-mêmes. On sanctionnait Cuba, l’Iran, la Russie, le Venezuela, telle banque, tel oligarque, telle entreprise, tel navire, tel fournisseur, tel pays jugé récalcitrant et le reste du monde s’adaptait. Les plus faibles obéissaient, les plus prudents contournaient discrètement, les plus dépendants tremblaient, les plus cyniques s’enrichissaient dans les marges grises du système. Mais une sanction n’est efficace que si le monde sanctionné n’a pas d’alternative suffisamment robuste. Le jour où des circuits parallèles apparaissent, où des monnaies alternatives circulent, où des chambres de compensation non occidentales s’organisent, où des flottes maritimes se reconfigurent, où des assurances non occidentales prennent le relais, où des banques apprennent à travailler hors du dollar, où des États dotés d’une profondeur industrielle et technologique décident de protéger politiquement leurs entreprises, la sanction cesse progressivement d’être une arme absolue pour devenir un accélérateur de découplage. C’est peut-être cela que Washington a commis une erreur géostratégique majeure ou simplement n’a pas pu ou n’a pas voulu voir :

À force d’utiliser le dollar comme bâton, on apprend aux autres à chercher une forêt sans ce bâton.

À force de transformer les sanctions en réflexe automatique, on pousse les puissances ciblées à construire les infrastructures de leur propre autonomie.

À force de punir le monde entier au nom d’un ordre juridique dominé par soi-même, on finit par convaincre les autres que la souveraineté ne consiste plus seulement à avoir un drapeau, une armée et un siège à l’ONU, mais à disposer de son propre système de paiement, de ses propres routes énergétiques, de ses propres puces, de ses propres assurances, de ses propres tribunaux, de ses propres ports, de ses propres plateformes, de ses propres chaînes industrielles et de sa propre capacité à dire non sans s’effondrer le lendemain.

Voilà la nouvelle définition de la souveraineté et c’est précisément ici que l’Afrique doit ouvrir les yeux.

Car ce qui se joue entre Washington et Pékin n’est pas un spectacle lointain réservé aux grandes puissances. Ce qui se joue là-bas dessine déjà la place que l’Afrique occupera demain, soit comme espace de choix souverain, soit comme champ de chasse secondaire dans une guerre de blocs qui la dépassera et l’utilisera. Beaucoup d’Africains regardent aujourd’hui l’affrontement sino-américain avec la satisfaction de voir l’ancien hégémon contesté, humilié, défié, obligé de rencontrer une résistance structurée, cette satisfaction est compréhensible. Après des décennies d’arrogance américaine, de guerres, de sanctions, d’injonctions, de leçons, de manipulations financières et de prétention à gouverner le monde au nom d’un ordre dont les règles varient selon les intérêts de Washington, il est humain que beaucoup de peuples applaudissent lorsqu’un autre acteur dit enfin : non, vous n’êtes pas le patron de la planète.

Mais l’Afrique commettrait une faute historique si elle confondait la chute progressive de l’hégémonie américaine avec sa propre libération automatique, ce serait une naïveté dangereuse et ici je me permets de lourdement insister.

Car le monde multipolaire ne sera pas forcément un monde juste. Il sera d’abord un monde plus dur, plus compétitif, plus fragmenté, plus transactionnel, plus brutalement réaliste, dans lequel les puissances chercheront leurs intérêts avec moins de masques idéologiques, dans lequel les petits États dispersés seront courtisés, pressurisés, endettés, séduits, armés, sanctionnés ou abandonnés selon les besoins des grands blocs. Le fait qu’un empire recule ne signifie pas que les peuples faibles deviennent libres ; cela signifie seulement que plusieurs puissances se disputent désormais les espaces que l’ancien empire dominait seul.

La question africaine devient donc redoutable : l’Afrique sera-t-elle un sujet du monde multipolaire ou seulement son butin ?

Les Malinkés ont des images simples pour dire les vérités difficiles. On dit que rien ne prouve que le crocodile n’aimerait pas s’asseoir ; seulement sa queue ne le lui permet pas. De même, rien ne prouve que le dromadaire n’aimerait pas se coucher sur le dos ; seulement la bosse de son dos rend la chose presque impossible. Les impérialismes aussi peuvent bien prétendre qu’ils aimeraient devenir doux, égalitaires, respectueux, fraternels, sensibles à la dignité des peuples et soucieux de partenariat équilibré ; mais leur queue historique, leur bosse stratégique, leurs industries, leurs banques, leurs besoins énergétiques, leurs marchés, leurs dettes, leurs complexes militaires, leurs monnaies, leurs oligarchies et leurs appareils de puissance ne leur permettent pas toujours de devenir autre chose que ce qu’ils sont structurellement.

On ne demande pas à un crocodile de devenir une chaise, on ne demande pas à un dromadaire de marcher sur le dos, autrement dit : on ne demande pas à un empire affamé de devenir spontanément une ONG.

C’est pourquoi l’Afrique ne doit pas attendre d’être dorlotée par le monde nouveau. Elle aimerait peut-être, comme tout continent longtemps blessé, être enfin traitée avec douceur, justice, réparation et considération, elle aimerait être respectée sans avoir à se battre, commercer sans être piégée, se développer sans être pillée, circuler sans être humiliée, monétiser ses ressources sans être étranglée, choisir ses partenaires sans être menacée, parler sans être sermonnée. Hélas, l’Histoire n’a jamais offert la dignité gratuitement aux peuples désorganisés. Je le dis avec force : l’Afrique devra se battre pour continuer d’exister comme sujet stratégique, non pas forcément par la guerre militaire, mais par la guerre de l’intelligence, de l’organisation, de l’unité, de la monnaie, de l’industrie, de la donnée, de l’éducation, de la technologie, de l’énergie et du récit.

Le monde à venir ne permettra plus certaines choses. : il ne permettra plus aux États-Unis d’imposer indéfiniment leurs lois nationales au reste de la planète sans résistance organisée.

Il ne permettra plus à l’Europe de se croire centrale lorsqu’elle ne maîtrise ni son énergie, ni ses technologies critiques, ni son destin militaire, ni son autonomie financière.

Il ne permettra plus à la Chine de se cacher éternellement derrière la prudence commerciale sans assumer les conséquences géopolitiques de sa puissance.

Il ne permettra plus à la Russie de survivre seulement par la profondeur stratégique sans proposer une architecture plus stable aux pays qui cherchent des alternatives.

Mais il ne permettra pas non plus à l’Afrique de rester dispersée, bavarde, émotionnelle, dépendante, improductive, administrativement fragile, divisée en micro-souverainetés jalouses, pauvre en industries, faible en logistique, riche en slogans et pauvre en systèmes.

Le monde qui vient ne pardonnera plus l’incohérence :

Il ne pardonnera plus les États qui produisent des discours de souveraineté mais importent tout ce qui permet de vivre.

Il ne pardonnera plus les gouvernements qui parlent d’indépendance tout en dépendant des financements extérieurs pour payer leurs routes, leurs hôpitaux, leurs logiciels, leurs engrais, leurs médicaments, leurs équipements militaires et leurs infrastructures numériques.

Il ne pardonnera plus les peuples qui dénoncent l’impérialisme le matin et consomment sans stratégie les produits, les récits, les plateformes, les monnaies et les dépendances de cet impérialisme le soir.

Il ne pardonnera plus les élites qui confondent la dénonciation avec la construction. J’écris pour la postérité, en espérant une réelle prise de conscience dans les actes et actions d’aujourd’hui, pour elle demain.

Ce qui vient n’est pas un monde sentimental, c’est un monde de blocs, un monde de chaînes de valeur militarisées, un monde de monnaies concurrentes, un monde de sanctions croisées, un monde de semi-conducteurs, de ports, de câbles sous-marins, de terres rares, de satellites, de détroits, de pipelines, de systèmes d’exploitation, de chambres de compensation, de logistique maritime, d’intelligence artificielle, de données souveraines et d’armées économiques invisibles. Dans ce monde, le pays qui ne possède pas son énergie ne possède pas sa politique, le continent qui ne transforme pas ses ressources ne possède pas sa richesse, la région qui ne contrôle pas ses corridors ne possède pas son commerce et la civilisation qui ne raconte pas son histoire ne possède même pas son âme.

L’Afrique doit donc forger une troisième voie, non pas une neutralité molle, non pas une équidistance paresseuse, non pas un opportunisme de mendiant passant de Washington à Pékin, de Paris à Moscou, de Bruxelles à Ankara, de Delhi à Riyad, en cherchant seulement qui donnera le plus aujourd’hui pour exiger davantage demain.

La troisième voie africaine doit être une doctrine de souveraineté active : coopérer avec tous, ne s’aligner sur personne ; commercer avec tous, ne dépendre de personne ; apprendre de tous, ne se copier de personne ; accueillir les capitaux, mais contrôler ses secteurs vitaux ; accepter les partenariats, mais refuser les tutelles ; diversifier les alliances, mais construire d’abord sa propre profondeur intérieure. Voilà la vraie question : l’Afrique en sera-t-elle capable ? That is the question.

Parce qu’il ne suffit pas de dire que les États-Unis déclinent, encore faut-il ne pas être écrasé sous les décombres de leur déclin.

Il ne suffit pas de dire que la Chine monte, encore faut-il ne pas devenir seulement un marché captif de sa montée.

Il ne suffit pas d’applaudir les BRICS, encore faut-il savoir ce que l’Afrique met sur la table lorsque les autres viennent y chercher des minerais, des ports, des votes diplomatiques, des terres, des marchés, des câbles, des données, des corridors et des positions stratégiques.

Il ne suffit pas de critiquer le dollar, encore faut-il disposer d’une architecture monétaire africaine capable de protéger les échanges intra-africains.

Il ne suffit pas de dénoncer les sanctions américaines, encore faut-il créer des banques africaines capables de financer l’Afrique hors des humiliations extérieures.

Il ne suffit pas de parler de souveraineté numérique, encore faut-il construire des centres de données, former des ingénieurs, protéger les données publiques, maîtriser les logiciels critiques, développer des infrastructures de cybersécurité et empêcher que les administrations africaines ne deviennent de simples guichets connectés à des serveurs étrangers.

L’exemple chinois est donc fondamental, non parce que l’Afrique devrait devenir chinoise, mais parce qu’il montre une vérité que les peuples faibles oublient : personne ne respecte durablement un acteur incapable de rendre les coups sur le terrain où on l’attaque.

Washington attaque par le droit ; Pékin répond par le droit, Washington attaque par la finance ; Pékin construit des circuits de paiement, Washington attaque par les sanctions ; Pékin construit un bouclier de sanctions inversées, Washington attaque par la technologie ; Pékin accélère ses propres capacités, Washington attaque par la pression maritime ; Pékin prépare les conditions d’une protection logistique plus affirmée. Voilà ce que signifie la souveraineté : non pas crier que l’on est libre, mais posséder les instruments qui rendent cette liberté coûteuse à violer.

L’Afrique, elle, crie souvent très fort, mais possède-t-elle assez d’instruments ? C’est là que le diagnostic devient impitoyable.

L’Afrique est le continent du futur, dit-on, mais un futur qui ne s’organise pas devient la propriété de ceux qui savent l’organiser. L’Afrique possède des ressources, mais la ressource brute est une richesse muette tant qu’elle n’est pas transformée. L’Afrique possède une jeunesse, mais une jeunesse sans formation technique, sans industrie, sans discipline productive et sans horizon devient une énergie dispersée. L’Afrique possède des terres, mais dépend encore trop souvent des engrais, des semences, des machines, des financements et des marchés extérieurs. L’Afrique possède des ports, mais pas toujours les flottes. Elle possède des minerais, mais pas toujours les usines. Elle possède des talents, mais les laisse souvent partir. Elle possède des mémoires puissantes, mais laisse encore trop souvent les autres écrire ses récits.

Voilà pourquoi l’unité africaine cesse d’être un rêve panafricaniste pour devenir une question de survie géopolitique.

Dans un monde coupé en deux, les pays africains isolés seront avalés un à un par les logiques de blocs. Chacun sera sommé de choisir, de voter, de signer, de céder, d’ouvrir un port, de donner une concession, d’accueillir une base, de soutenir une résolution, de condamner tel partenaire, de fermer tel canal, de garantir tel accès, de livrer telle ressource. Divisés, les États africains négocieront comme des demandeurs, mais unis, ils négocieront comme une puissance.

C’est pourquoi le passeport africain, la libre circulation continentale, les corridors ferroviaires, les marchés intégrés, les banques africaines souveraines, les industries régionales, les mécanismes communs de défense, les universités technologiques panafricaines, les chaînes énergétiques intégrées et les médias continentaux ne sont plus des options, ce sont les os et les muscles d’une souveraineté réelle.

L’Afrique divisée est une basse-cour sous le ciel des aigles, l’Afrique unie devient une force que les aigles eux-mêmes doivent calculer.

Mais l’unité ne sera pas un miracle, elle suppose une révolution intérieure. Il faudra écraser la médiocrité institutionnelle, assécher les réseaux de corruption, sélectionner les compétences, construire des administrations sérieuses, sanctionner les trahisons économiques, protéger les secteurs stratégiques, former les ingénieurs, financer les producteurs, relier les territoires, discipliner les élites, refuser les guerres de clans et comprendre enfin que les États faibles ne sont pas seulement victimes des empires ; ils sont souvent aussi victimes de leurs propres négligences.

L’Afrique ne pourra pas entrer dans le siècle des blocs avec des méthodes de cour, des réflexes de rente, des administrations lentes, des ego politiques surdimensionnés et des économies extraverties. Voyez-vous, la Chine n’a pas défié l’Amérique par un discours.

Elle l’a fait parce qu’elle possède un marché immense, une industrie profonde, une capacité de planification, des banques puissantes, une technologie en progression, un État stratège, une discipline collective et une volonté de long terme. On peut critiquer la Chine sur beaucoup de choses, mais on ne peut pas lui reprocher d’avoir confondu souveraineté et slogan. Elle a construit les outils avant de hausser le ton.

Voilà la leçon : un pays qui n’a pas construit les instruments de sa souveraineté doit parler moins fort et travailler davantage.

Un continent qui veut être respecté doit devenir indispensable autrement que par ses matières premières.

Une Afrique qui veut refuser les sanctions des autres doit créer des circuits que les autres ne contrôlent pas.

Une Afrique qui veut une troisième voie doit cesser d’être seulement une géographie et devenir une architecture.

La fracture sino-américaine peut donc être une chance pour l’Afrique, mais seulement si l’Afrique cesse d’être naïve. Dans un monde où Washington et Pékin se défient, où le dollar est contesté, où les sanctions deviennent réversibles, où les technologies se découplent, où les chaînes de valeur se régionalisent, où les matières premières redeviennent politiques, l’Afrique peut négocier autrement. Mais elle ne pourra le faire que si elle se présente en bloc, avec des priorités claires, des lignes rouges, des institutions crédibles et une vision de long terme.

Sinon, elle sera seulement courtisée pour être mieux découpée, voyez-vous, le monde ancien disait à l’Afrique : choisissez votre maître, le monde nouveau risque de lui dire : choisissez votre bloc et alors la troisième voie africaine si elle existe, doit répondre : nous choisissons notre destin. Voilà le véritable enjeu.

Le monde vient peut-être de se couper en deux, mais l’Afrique n’est pas obligée de se couper elle-même en morceaux. Elle peut encore choisir de se réunir, de s’organiser, de s’industrialiser, de se protéger, de parler d’une voix plus forte, de créer ses propres normes, d’imposer ses propres priorités, de transformer ses ressources, de financer son propre développement, de raconter sa propre histoire et de refuser la fatalité des dépendances successives.

Mais le temps se raccourcit, or dans le siècle qui vient, il n’y aura pas beaucoup de place pour les continents qui attendent d’être sauvés. L’Afrique aimerait peut-être être dorlotée par l’Histoire, hélas, l’Histoire ne dorlote pas les peuples désorganisés, elle les utilise, elle les traverse, elle les vend, les sanctionne, les contourne, les explique, elle les oublie… ou alors ils se lèvent, s’unissent, construisent et deviennent enfin impossibles à contourner.

Voilà la conclusion.

Les États-Unis pensaient que leur droit était le plafond du monde, la Chine vient de leur rappeler qu’un plafond devient inutile lorsque d’autres peuples construisent leur propre maison. L’Afrique doit comprendre la leçon avant qu’il ne soit trop tard : on ne dort pas paisiblement dans la maison des autres quand les maîtres de maison commencent à se battre.

Le monde se coupe en deux, l’Afrique doit devenir troisième, non pas spectatrice, cliente, champ de bataille, réserve de matières premières, non pas décor diplomatique ; mais puissance et si elle n’y parvient pas, elle découvrira bientôt que dans le monde nouveau, les crocodiles rêvent peut-être de s’asseoir, les dromadaires rêvent peut-être de se coucher sur le dos, les empires rêvent peut-être de se dire bienveillants, mais chacun reste prisonnier de sa propre nature tant qu’un rapport de force ne l’oblige pas à changer.

L’Afrique n’a donc plus à demander au crocodile de devenir doux, elle doit apprendre à ne plus vivre dans sa gueule.

Dr. Eloi Bandia Keita

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