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Le président de la République dans son discours à la Nation : « L’Idée d’un cadre de dialogue plus représentatif, plus inclusif emporte mon adhésion »

Le chef de l’Etat, Ibrahim Boubacar Keïta, a touché du doigt les principaux facteurs qui alimentent aujourd’hui la crise dans notre pays :
insécurité dans les régions du nord et du centre du pays, agitation du front social marquée par la grève des enseignants. En guise de
solutions, il a promis de désarmer toutes les milices, d’apporter une aide sociale aux victimes de l’insécurité et de débloquer très rapidement les salaires des enseignants grévistes. En outre, le président Keïta a réaffirmé la nécessité de la révision constitutionnelle qu’il veut inclusive. A cet effet, il a annoncé la tenue d’un cadre de concertation nationale du 23 au 28 avril 2019. Le texte intégral.

Maliennes, Maliens,
Je sais que depuis des semaines, la nation attend ma parole qu’elle a jugée rare, en raison des péripéties que nous vivons. L’attente de la nation est légitime, après toutes ces semaines d’écoute, de consultation, d’interaction avec les représentants de nos forces sociales et politiques. Il était nécessaire de laisser du temps au temps, de laisser se décanter des situations, d’éviter la passion qui est toujours mauvaise conseillère.
Avec ce peuple, envers ce peuple, je ne commettrai jamais le péché de mépris et
d’arrogance. Alors ce soir, le serviteur privilégié que je suis est devant la nation, se tenant devant elle, dans une humilité qui ne sera jamais feinte, mais toujours fier et toujours honoré de se mettre à l’écoute de ses compatriotes, de débattre avec eux du pays que nous avons en partage.
Ce cher Mali que chacune et chacun doit mettre au-dessus de soi ! Ce Mali millénaire et éternel que chacun d’entre nous porte profondément en son cœur, que nous avons, tous et chacun, égale obligation de porter, d’accompagner, de protéger et de faire rayonner !
Ce bateau Mali qui tanguera sans doute mais qui ne chavirera jamais, comme le
chantent si bien, nos poètes traditionnels quand ils disent notre glorieuse « geste
nationale », en d’autres temps d’épreuves rédhibitoires pour l’Etat, la nation, la
démocratie, mais des épreuves qui furent heureusement surmontées.
Cependant, avant d’aller plus en avant, j’aimerais inviter tous nos compatriotes à se joindre à la douleur de la communauté chrétienne qui pleure Notre-Dame de Paris.
Elle pleure à juste raison. Le joyau ravagé par le feu avait su traverser le temps, ouvrir les bras au monde entier. Aujourd’hui, il n’appartient plus à une confession. Il est un trésor mondial, un patrimoine de l’humanité et l’humanité saura le restaurer, comme elle le fit hier avec les monuments de Tombouctou, démolis dans un passé récent par la folie destructrice de ceux-là qui ne rendirent pas ce faisant un quelconque service à notre Islam vénéré.
Mes chers
compatriotes,
Je vous parle. Je vous parle de nous, de chacun d’entre nous, de chacune d’entre nous, de nous toutes et de nous tous, parce que nous sommes logés à la même enseigne. Je vous parle de nos angoisses, de nos projets, de nos aspirations, de nos problèmes mais aussi et surtout de nos solutions.
Je commence par dire que j’ai entendu toutes les colères, décodé tous les signaux, compris tous les messages remontant d’un pays dont je ne saurais jamais mésestimer les préoccupations. Oui. La situation sécuritaire, malgré nos efforts, reste un défi majeur qu’il faut relever, j’en suis conscient, au plus vite, par des réponses durables, pas par des artifices, puisqu’il en va de la continuité de notre pays, d’un pays dont les fondements ont été ébranlés par la crise multiforme de 2012.
C’est le cas au Nord du pays où des flambées de violence viennent hélas rappeler avec récurrence l’impératif de faire en sorte que les acquis fragiles enregistrés depuis 2015 ne soient pas remis en cause. Que tout le monde prenne sa part dans cette œuvre : l’Etat malien, ses partenaires ainsi que les groupes signataires de l’Accord pour la paix et la réconciliation ! Mais que tout le
monde prenne sa part sincèrement, rapidement et effectivement car chaque seconde perdue pour la paix est gagnée par la guerre !
S’agissant du Centre de notre pays, qu’il me soit permis de rappeler la tragédie
d’Ogossagou qui le 23 mars dernier a endeuillé la nation et horrifié le monde civilisé.
Mes chers
compatriotes,
Les faits révélés ont produit une véritable onde de choc psychologique à travers le pays, et même très rapidement au-delà. Des images insupportables ont circulé, montrant l’horreur d’une barbarie qui a dévasté ce qui fut une communauté humaine.
Ces images nous renvoient au passé tant de symboles obscurs et accablants que nos âmes affligées s’inquiètent d’un effondrement moral et spirituel.
Jour de grande tristesse que ce jour là, qui vit tant de valeurs humaines, jusque là
magnifiées et partagées, se consumer dans les fumées de la haine et du fanatisme : vie, sens du sacré, famille, sagesse, tolérance, empathie, cousinage à plaisanterie, fraternité religieuse, tout cela rendu méconnaissable, dans les cendres des tisons humains, d’habitations calcinées, d’une terre devenue inhospitalière.
Ce n’est pas seulement notre drapeau national qui fut en berne, c’est tout le brillant humanisme dont nous étions si fiers !
Dans nos mosquées et dans nos églises, les séances de prières publiques n’ont pas manqué, pour toutes les victimes. Que toutes ces prières, bonnes prières, soient exaucées par le Miséricorde Suprême ! Il nous faut aider notre jeunesse, souvent en perdition, à sortir des chemins de pensée archaïque, des mimétismes politiciens stériles, des impasses des responsabilités malencontreusement assumées ou revendiquées. Il nous faut conduire cette jeunesse là sur les chemins d’un avenir viable dans un monde où les découvertes et les connaissances de tous ordres explosent et dont elle a besoin de connaître les clés pour y vivre dignement. Il nous faut aider notre jeunesse à retrouver le sens du sentiment national authentique et non simplement à en rechercher le vernis politique.
Mes chers
compatriotes,
Les violences intercommunautaires ne peuvent pas s’ajouter à l’insécurité entretenue par les pseudo djihadistes. Nous devons faire attention et écouter, dans leur sagesse, nos enfants, stylistes ou musiciens préoccupés par le recul de la convivialité, eux qui nous rappellent, dans le slogan devenu populaire que nous sommes « même père, même mère ». Au nom du sang qui nous unit, au nom du lait que nous avons sucé, au nom des pactes que nous avons noués, nous devons revenir à nos valeurs, revenir à ce que le Mali a été et demeure. L’Etat pour sa part, n’acceptera pas de dérogation et il sévira avec la même rigueur contre toutes les milices, tous les fauteurs de guerre.
Mes chers
compatriotes,
Les événements qui se déroulent au Centre de notre pays ont atteint une dimension inacceptable qui nous interpelle tous. Les mesures nécessaires ont été prises au niveau du Gouvernement pour que des contingents supplémentaires des forces armées et de sécurité soient déployés sur le terrain. Sur notre demande, les partenaires internationaux – la MINUSMA et Barkhane – sont, eux aussi, engagés dans la sécurisation accrue des populations. Dans le même temps, nous poursuivons notre programme de désarmement et d’intégration des éléments armés qui ont fait le choix de renoncer à la violence. Le sort des populations civiles victimes de violences au Centre de notre pays constitue une tragédie qui interpelle la conscience de la nation. Aussi, dans le cadre de la mise en œuvre du Programme présidentiel d’urgences sociales un fonds d’intervention d’un milliard de Fcfa sera mis en place en faveur de nos compatriotes qui, du fait de l’insécurité, se trouvent aujourd’hui dans une détresse extrême.
Sur mes instructions, le Gouvernement procédera également à un glissement de crédits de douze milliards de Fcfa vers les services sociaux de base dans le cadre du Plan de sécurisation intégré des régions du centre (PSRIC).
Mes chers
compatriotes,
L’enjeu du moment, les défis de l’heure, nos consciences individuelles ainsi que notre responsabilité collective, exigent que nous posions les problèmes, cartes sur table. C’est pourquoi il me faut insister sur la situation de l’école, la nécessité impérieuse de stabiliser notre système éducatif.
Cette revendication était au cœur du combat des étudiants et des scolaires maliens, ceux de l’intérieur comme de l’extérieur, et à travers plusieurs générations. Combat légitime s’il en est, car il n’est pas de nation viable sans système éducatif solide.
Hélas, nous devons également déplorer que depuis trois décennies, malgré les efforts entamés se traduisant par un investissement massif en infrastructure, malgré une gestion de plus en plus maîtrisée du flux dans un pays où la poussée démographique est forte, l’école malienne, est loin d’être stabilisée. Souvenons-nous qu’au sortir du Forum national sur l’éducation en 2011, il avait été formulé 490 recommandations, dont 152 sur l’enseignement supérieur, 95 sur l’enseignement secondaire, 132 sur l’éducation de base et 111 sur l’éthique et la déontologie.
Les moyens à mobiliser pour l’école, apprenants comme enseignants sont lourds, très lourds. Ils sont généralement au-dessus des capacités financières de l’Etat et des enseignants, même si ce secteur mérite tous les égards de la nation, tous les sacrifices possibles.
Pour ma part, il n’est pas question de laisser l’enseignant être le parent pauvre du développement de la nation.
J’ai instruit au gouvernement de trouver alors un point d’équilibre, un terrain d’entente via une négociation intelligente, et ce dans le respect mutuel, dans les limites bien comprises de ce que l’Etat peut consentir tout de suite et ce qu’il ne peut que plus tard.
Les salaires des enseignants grévistes seront débloqués : je m’y suis engagé et ce sera fait Inch Allah.
Mes chers
compatriotes,
Pour la paix sociale, pour notre capital social, surtout lorsqu’est menacé dans certaines parties de cher territoire, cette paix malienne que nous avons habilement négociée au fil des siècles et des compromis, entre les métiers et les ethnies, j’ai entrepris depuis de longues semaines de rencontrer nos forces politiques et sociales. J’ai apprécié au plus haut point les échanges et les contributions qui m’ont apporté des éclairages utiles.
La dynamique de l’interaction se poursuit. Car je n’ai pas d’autre choix, ayant accepté d’être l’héritier de toutes les législatures, étant un acteur de premier plan de l’évolution politique et institutionnelle de notre pays depuis trente ans, comptable du bilan et donc en position de distinguer entre les acquis et les passifs, les grains de beauté et les verrues.
Les pourparlers entrepris connaîtront leur dénouement logique.
Mes chers
compatriotes,
Je ne peux cependant pas ignorer le fait que parmi les représentants des forces politiques et sociales rencontrés la semaine dernière figurent des interlocuteurs qui, animés de raisons positives, ont souhaité que se poursuive et s’approfondisse le débat autour des évolutions prises en charge par la révision constitutionnelle. Cela afin de renforcer le consensus populaire autour de la future loi fondamentale.
Mon souhait n’est pas non plus de mettre à la marge d’une entreprise aussi importante pour l’avenir de notre pays les formations politiques et les associations qui souhaitent l’organisation d’un débat national en préalable de la tenue d’un Référendum. Aussi ai-je décidé de confier à un triumvirat la tâche de diriger un cadre de concertation nationale regroupant du 23 au 28 avril 2019 les représentants de toutes les forces politiques et sociales de notre pays.
Les remarques et propositions issues des travaux de ce cadre de concertation seront prises en compte dans l’avant-projet de loi portant révision de la Constitution du 25 février 1992. Celui-ci sera adopté en Conseil des Ministres avant d’être déposé à l’Assemblée nationale. Durant toute cette période, j’annulerai tout déplacement hors du pays pour me consacrer entièrement à votre écoute.
Mes chers
compatriotes,
L’idée d’un cadre de dialogue plus vaste, plus représentatif, plus inclusif, fait son chemin et emporte mon adhésion. Le projet aura pour but d’évaluer les forces et les faiblesses de notre démocratie, de notre vécu institutionnel d’une part, et de cerner d’autre part, les opportunités et les menaces du chemin.
Tous les enseignements des processus participatifs initiés dans notre parcours immédiat seront tirés : des concertations régionales et nationales, forum politique qui ont accompagné les premiers pas de la démocratie malienne, aux Etats généraux de la Décentralisation, aux Assises du Nord, aux Assises nationales organisées sous notre magistère, en passant par le Forum national sur l’Ecole, le Forum sur la lutte contre la corruption, sous la deuxième décennie de la IIIè République.
Ce ne seront pas alors les données qui manquent. Et si aucune préconisation nouvelle ne doit être ignorée à condition d’être efficiente et pertinente, il ne peut s’agir d’enfoncer des portes ouvertes. Il ne pourrait être question de traîner en longueur. Ce qu’il nous faut, c’est un format qui ne laisse personne sur le quai, qui rassemble les segments les plus divers de notre société. Ce qu’il nous faut, c’est un consensus solide pour notre avenir politique, institutionnel, social, je devrais dire sociétal.
Qu’Allah me donne les épaules de la charge, qu’il ne me les donne que pour le seul bénéfice du Mali. Pour l’honneur et le bonheur du seul Mali. Et qu’ensemble, opposition, majorité, sociétés civiles, nous nous donnions-nous la main pour boucher les trous de la jarre, la jarre ne pouvant avoir pour vocation que d’étancher la soif collective.
Or la soif du pays est grande ; soif de paix, soif de décentralisation effective, soif de développement, soif de reconquérir sa place dans le concert des nations, soif d’être de nouveau un centre de rayonnement et d’influence. Nous en sommes capables. Parce que nous sommes une terre de savants brassages, d’une sagesse populaire qui a irrigué les grandes cultures de notre espace. Il est à notre portée de construire et de consolider la République dans la démocratie, la construire dans la justice et dans l’équité, dans la prospérité et dans la paix.
Telle était l’ambition des pères fondateurs du Mali. Et telle, je l’accepte. Je n’ai pas d’autre agenda que de faire ma part dans la concrétisation des aspirations et des espérances de nos martyrs, de notre peuple.
Je le ferai avec l’opposition et la majorité, je le ferai avec ceux qui ont voté pour moi et ceux qui ont accordé leurs suffrages à d’autres, et surtout ceux plus nombreux qui continuent de rester en marge des votes.
Et quel successeur comblé ne serais-je pas de pouvoir conduire l’exercice avec le conseil et l’accompagnement de tous mes prédécesseurs, Moussa Traoré, Alpha Oumar Konaré, Amadou Toumani Touré, Dioncounda Traoré. Ensemble, nous vaincrons. Ensemble, aucun obstacle ne nous résistera.
Mes chers
compatriotes,
Notre pays a la chance de bénéficier de la présence de veilleurs vigilants, impliqués et inlassables. Grâce à eux, nous sommes parvenus jusqu’ici à éviter que les comportements extrêmes ne balaient la pondération bien connue de notre peuple. Il nous faut donc écouter et amplifier les voix qui nous appellent à la raison et surtout à l’unité. C’est ensemble que nous nous préservons, c’est ensemble que nous nous sauverons. Evitons donc d’allumer de nouveaux brasiers en dispersant les braises de la discorde et de l’intransigeance. Ainsi que nous y invite l’hymne national de notre cher pays, « pour le salut public, forgeons le bien commun ».

Vive le Mali,
Vive la République,
Que Dieu bénisse

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