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La dégradation sécuritaire dans les territoires ruraux confirme la fragilité de la gouvernance, oscillant entre perte de légitimité des dirigeants et rejet des populations. Alors que plus de la moitié de la population vit dans les campagnes. Déficit de politique rurale À l’évidence, il y a eu main basse des dirigeants sur les richesses des Etats africains après les indépendances. Par opportunisme. À l’évidence, il y a eu une théâtralisation de l’exercice de la gouvernance par les dirigeants politiques, religieux ou économiques. Mais, aujourd’hui, le principe de réalité est là : la désertion des territoires ruraux par leurs populations. Laquelle désertion est causée par les excès et les abus des dirigeants, devenus des faussaires dépouillant les populations. Les territoires, villages des communes rurales, se vident. Les catastrophes naturelles (oiseaux migrateurs, sécheresse), les difficultés à vivre des activités rurales (agriculture, élevage ou pêche), la dépendance climatique (faible pluviométrie) ou le déficit de politique rurale (absence d’équipements et de services) accélèrent ce triste mouvement vers les villes. Tiraillée entre les tensions sécuritaires, les conflits hydrauliques et fonciers, la ruralité, modes de vie et de pensée dans les campagnes, se meurt à petits feux. Le désœuvrement et le manque de perspective, aggravée par la peur du lendemain, rythment le quotidien. Le contexte est donc celui de l’insécurisation et de la paupérisation généralisée. Selon le Fonds international pour le Développement agricole, 54 % des ruraux vivent en dessous du seuil de pauvreté. Par exemple, la crise migratoire est une des conséquences de l’abandon du monde rural. L’indifférence Il y a une dizaine d’années maintenant que l’on se « cache derrière le baobab sécuritaire » pour refuser de voir l’isolement du monde rural. Il y a un manque d’intérêt des dirigeants pour le monde rural, qui se traduit par la mort de la petite agriculture, aggravé par l’instabilité politique. Le putsch du 22 mars 2012 d’Amadou Haya Sanogo contre Amadou Toumani Touré (ATT) a marqué indélébilement ce qui finit par être le portrait-robot d’une rupture des liens entre le rural et l’urbain. Les ruraux sont désormais abandonnés aux mains des narcoterroristes de l’Etat islamique au grand Sahara, du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans ou Ansarul Islam. Naturellement, on me répliquera que la crise sécuritaire et l’instabilité politique n’ont fait qu’accentuer le mouvement, que l’éloignement entre les zones rurales et urbaines (villes) était déjà réel, faute d’infrastructures. Tout cela est vrai. Mais on ne gommera pas ce fait, la non prise en compte des demandes rurales dans les politiques publiques. De fait, il y a un sentiment d’indifférence des dirigeants à l’égard des ruraux. Sauf dans les discours. Sur l’autel des luttes de pouvoir et des détournements de fonds, la classe dirigeante sacrifie les enjeux du monde rural. Alors que la colère qui emporte les dirigeants vient, en général, des privations des territoires ruraux. Tout se tient. Le développement, toujours à quai à Bamako Septembre 2013, le retour des civils au pouvoir, consacrant l’élection d’Ibrahim Boubacar Keïta (77 % des voix) n’a pas contribué à l’amélioration des conditions de vie des ruraux. Les disparités urbaines/ruraux se creusent. Les politiques rurales (loi d’orientation agricole) semblent donc sérieusement malades. Premiers boucliers à l’implantation du narcoterrorisme, les territoires ruraux s’effondrent comme un château de cartes. L’abandon des ruraux par les exécutifs se fait au même rythme que la désertion des territoires ruraux par leurs populations. D’ailleurs, l’image des dirigeants d’hier et d’aujourd’hui se dégrade au même tempo. Tous, administrateurs, élus, politiques, syndicats, s’écroulent. Point d’autorité, point de confiance. Personne ne trouve grâce auprès des ruraux, excepté leurs proches, et quelques organisations non gouvernementales. Les ruraux sont convaincus que leurs dirigeants sont corrompus et sourds à leurs situations : banditisme, faim, terrorisme, violence, etc. « Nous ne croyons plus en l’Etat. Les terroristes nous prennent nos bêtes, même nos femmes maintenant » (source locale). L’insatisfaction des ruraux grandit. Le 19 mai 2022, l’enlèvement de trois Italiens et d’un Togolais dans la Commune rurale de Sinzina (Koutiala) illustre la précarisation sécuritaire des zones rurales. Les liens entre Maliens se délitent. Les dirigeants se succèdent, mais le développement est toujours à quai à Bamako, emberlificoté dans les luttes de pouvoir. Chaque régime ressemble à une punition. La part du budget (5 % Banque mondiale), allouée aux ruraux, s’ensable. Une des solutions, c’est la réarticulation des politiques publiques entre l’urbain et le rural. L’insupportable Par exemple, dans une vision socialiste, Modibo Keïta, 1er Président du Mali indépendant, crée en 1964 l’Office des Produits agricoles du Mali (Opam) pour garantir une sécurité alimentaire. Il est néanmoins évincé par Moussa Traoré, chef du Comité Militaire de Libération Nationale, CMLN. C’était au bénéfice d’un rapprochement entre le Mali et la France. Le régime militaire de Traoré évoluera vers plus d’autoritarisme et de despotisme que vers de vrais projets de développement rural. D’ailleurs, on peut faire un parallélisme entre le régime du CMLN et celui du Comité National pour le Salut du Peuple. Mais, passons. A son tour, Moussa Traoré a été lui aussi balayé par Amadou Toumani Touré, ATT, en mars 1991 à la suite des manifestations du mouvement démocratique. C’était au profit de la démocratisation du Mali. Quant à Alpha Oumar Konaré, 1er Président du Mali démocratique, incarnant la démocratie malienne comme personne, il a préféré mener une réforme de décentralisation à une réelle politique d’autonomisation du rural. Contrairement à la vision de Konaré, les municipalités sont devenues de véritables institutions prédatrices. Insupportable. Au lieu d’y remédier, entre deux « tempêtes de sable », les exécutifs serinent au peuple des messages elliptiques çà et là sur les réseaux sociaux. Même les promesses du M5-RFP semblent être derrière nous. D’ailleurs, il est de moins en moins perçu comme une alternative crédible après avoir semé des espoirs sans lendemain. Un écran de fumée ! Une population rurale, marginalisée dans la République De retour au pouvoir par les urnes, ATT s’est inscrit plus dans des réformes sociales (AMO, logements sociaux) pour les urbains que de dispositifs d’autonomisation des populations des sept cent trois communes rurales. Enfin, le dernier Président élu du Mali, IBK, a délaissé le rural au profit du contreterrorisme. Probablement à contrecœur. Tout ça nous dit que les besoins du monde rural n’ont jamais été au cœur des réformes des différents régimes. L’urbain a toujours englouti le rural. Point d’équilibre. D’un côté, on note une classe dirigeante, périssant sous les magouilles et les affaires judiciaires. De l’autre, on a une population rurale recroquevillée, marginalisée dans la République. L’exécutif actuel est-il capable de trouver une place pour le monde rural ? On peut le souhaiter, même si tout reste à démontrer. Ce qui vaut pour le Mali vaut aussi pour ses voisins. Par exemple, Sékou Touré, premier Président de la Guinée-Conakry, populaire chez les panafricanistes, haï par les défenseurs des droits de l’homme, a été pris dans les luttes internes pour protéger son pouvoir. Son successeur, Lassana Conté s’est laissé englué dans une espèce de pilotage à vue de la Guinée. Quant à Alpha Condé, dernier Président élu de la Guinée, il a été ravagé par l’idée de modifier la constitution pour un 3eme mandat. Finalement, Condé a été chassé du pouvoir en septembre 2021 par le colonel Mamadi Doumbouya, depuis Président de la transition guinéenne. Lequel Doumbouya a déjà dans son collimateur la liberté de manifester. Rompez les rangs ! Changeons de chemin En Guinée-Conakry comme au Mali, la ruralité n’a jamais été au centre des politiques, au sens de l’amélioration des conditions de vie des populations rurales. Par conséquent, les crises politiques et sécuritaires sont plus douloureuses dans le rural que dans l’urbain. Pendant que les débats se cristallisent sur les liens Mali-Cedeao-France-G5-Sahel, des villages entiers comme Mourah (Journal Mali Tribune du 13 mai 2022) se vident de leurs populations, sous la pression narcoterroriste. C’est l’errance. Pour finir, je n’ai qu’une certitude : le rapport des dirigeants au rural doit changer, car on est déjà arrivé au bout du chemin. Alors, changeons de chemin pour notre dignité, et le respect de la vie des autres : ceux qui n’ont même pas deux repas par jour, qui n’ont pas d’abris, et qui ne savent même pas où passer la nuit. Je ne souhaite pas que mes mots vous peinent. Mais, je voulais juste dire que les stratégies de contreterrorisme voleraient en éclats si elles isolent, dédaignent et vassalisent une partie des populations. Pour conclure, trois questions : Peut-on vassaliser la pensée ? Comment éviter un nouveau mars 91 ? Comment éviter le piège du pouvoir pour le pouvoir ? Mohamed Aamara Sociologue

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La dégradation sécuritaire dans les territoires ruraux confirme la fragilité de la gouvernance, oscillant entre perte de légitimité des dirigeants et rejet des populations. Alors que plus de la moitié de la population vit dans les campagnes.

Déficit de politique rurale

À l’évidence, il y a eu main basse des dirigeants sur les richesses des Etats africains après les indépendances. Par opportunisme. À l’évidence, il y a eu une théâtralisation de l’exercice de la gouvernance par les dirigeants politiques, religieux ou économiques. Mais, aujourd’hui, le principe de réalité est là : la désertion des territoires ruraux par leurs populations. Laquelle désertion est causée par les excès et les abus des dirigeants, devenus des faussaires dépouillant les populations. Les territoires, villages des communes rurales, se vident.

Les catastrophes naturelles (oiseaux migrateurs, sécheresse), les difficultés à vivre des activités rurales (agriculture, élevage ou pêche), la dépendance climatique (faible pluviométrie) ou le déficit de politique rurale (absence d’équipements et de services) accélèrent ce triste mouvement vers les villes. Tiraillée entre les tensions sécuritaires, les conflits hydrauliques et fonciers, la ruralité, modes de vie et de pensée dans les campagnes, se meurt à petits feux.

Le désœuvrement et le manque de perspective, aggravée par la peur du lendemain, rythment le quotidien. Le contexte est donc celui de l’insécurisation et de la paupérisation généralisée. Selon le Fonds international pour le Développement agricole, 54 % des ruraux vivent en dessous du seuil de pauvreté. Par exemple, la crise migratoire est une des conséquences de l’abandon du monde rural.

L’indifférence

Il y a une dizaine d’années maintenant que l’on se « cache derrière le baobab sécuritaire » pour refuser de voir l’isolement du monde rural. Il y a un manque d’intérêt des dirigeants pour le monde rural, qui se traduit par la mort de la petite agriculture, aggravé par l’instabilité politique. Le putsch du 22 mars 2012 d’Amadou Haya Sanogo contre Amadou Toumani Touré (ATT) a marqué indélébilement ce qui finit par être le portrait-robot d’une rupture des liens entre le rural et l’urbain.

Les ruraux sont désormais abandonnés aux mains des narcoterroristes de l’Etat islamique au grand Sahara, du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans ou Ansarul Islam. Naturellement, on me répliquera que la crise sécuritaire et l’instabilité politique n’ont fait qu’accentuer le mouvement, que l’éloignement entre les zones rurales et urbaines (villes) était déjà réel, faute d’infrastructures. Tout cela est vrai. Mais on ne gommera pas ce fait, la non prise en compte des demandes rurales dans les politiques publiques.

De fait, il y a un sentiment d’indifférence des dirigeants à l’égard des ruraux. Sauf dans les discours. Sur l’autel des luttes de pouvoir et des détournements de fonds, la classe dirigeante sacrifie les enjeux du monde rural. Alors que la colère qui emporte les dirigeants vient, en général, des privations des territoires ruraux. Tout se tient.

Le développement, toujours à quai à Bamako

Septembre 2013, le retour des civils au pouvoir, consacrant l’élection d’Ibrahim Boubacar Keïta (77 % des voix) n’a pas contribué à l’amélioration des conditions de vie des ruraux. Les disparités urbaines/ruraux se creusent. Les politiques rurales (loi d’orientation agricole) semblent donc sérieusement malades. Premiers boucliers à l’implantation du narcoterrorisme, les territoires ruraux s’effondrent comme un château de cartes.

L’abandon des ruraux par les exécutifs se fait au même rythme que la désertion des territoires ruraux par leurs populations. D’ailleurs, l’image des dirigeants d’hier et d’aujourd’hui se dégrade au même tempo. Tous, administrateurs, élus, politiques, syndicats, s’écroulent. Point d’autorité, point de confiance. Personne ne trouve grâce auprès des ruraux, excepté leurs proches, et quelques organisations non gouvernementales. Les ruraux sont convaincus que leurs dirigeants sont corrompus et sourds à leurs situations : banditisme, faim, terrorisme, violence, etc. « Nous ne croyons plus en l’Etat. Les terroristes nous prennent nos bêtes, même nos femmes maintenant » (source locale). L’insatisfaction des ruraux grandit. Le 19 mai 2022, l’enlèvement de trois Italiens et d’un Togolais dans la Commune rurale de Sinzina (Koutiala) illustre la précarisation sécuritaire des zones rurales. Les liens entre Maliens se délitent. Les dirigeants se succèdent, mais le développement est toujours à quai à Bamako, emberlificoté dans les luttes de pouvoir. Chaque régime ressemble à une punition. La part du budget (5 % Banque mondiale), allouée aux ruraux, s’ensable. Une des solutions, c’est la réarticulation des politiques publiques entre l’urbain et le rural.

L’insupportable

Par exemple, dans une vision socialiste, Modibo Keïta, 1er Président du Mali indépendant, crée en 1964 l’Office des Produits agricoles du Mali (Opam) pour garantir une sécurité alimentaire. Il est néanmoins évincé par Moussa Traoré, chef du Comité Militaire de Libération Nationale, CMLN. C’était au bénéfice d’un rapprochement entre le Mali et la France. Le régime militaire de Traoré évoluera vers plus d’autoritarisme et de despotisme que vers de vrais projets de développement rural. D’ailleurs, on peut faire un parallélisme entre le régime du CMLN et celui du Comité National pour le Salut du Peuple. Mais, passons. A son tour, Moussa Traoré a été lui aussi balayé par Amadou Toumani Touré, ATT, en mars 1991 à la suite des manifestations du mouvement démocratique. C’était au profit de la démocratisation du Mali.

Quant à Alpha Oumar Konaré, 1er Président du Mali démocratique, incarnant la démocratie malienne comme personne, il a préféré mener une réforme de décentralisation à une réelle politique d’autonomisation du rural. Contrairement à la vision de Konaré, les municipalités sont devenues de véritables institutions prédatrices. Insupportable. Au lieu d’y remédier, entre deux « tempêtes de sable », les exécutifs serinent au peuple des messages elliptiques çà et là sur les réseaux sociaux. Même les promesses du M5-RFP semblent être derrière nous. D’ailleurs, il est de moins en moins perçu comme une alternative crédible après avoir semé des espoirs sans lendemain. Un écran de fumée !

Une population rurale, marginalisée dans la République

De retour au pouvoir par les urnes, ATT s’est inscrit plus dans des réformes sociales (AMO, logements sociaux) pour les urbains que de dispositifs d’autonomisation des populations des sept cent trois communes rurales. Enfin, le dernier Président élu du Mali, IBK, a délaissé le rural au profit du contreterrorisme. Probablement à contrecœur. Tout ça nous dit que les besoins du monde rural n’ont jamais été au cœur des réformes des différents régimes. L’urbain a toujours englouti le rural. Point d’équilibre. D’un côté, on note une classe dirigeante, périssant sous les magouilles et les affaires judiciaires. De l’autre, on a une population rurale recroquevillée, marginalisée dans la République. L’exécutif actuel est-il capable de trouver une place pour le monde rural ? On peut le souhaiter, même si tout reste à démontrer. Ce qui vaut pour le Mali vaut aussi pour ses voisins. Par exemple, Sékou Touré, premier Président de la Guinée-Conakry, populaire chez les panafricanistes, haï par les défenseurs des droits de l’homme, a été pris dans les luttes internes pour protéger son pouvoir.

Son successeur, Lassana Conté s’est laissé englué dans une espèce de pilotage à vue de la Guinée. Quant à Alpha Condé, dernier Président élu de la Guinée, il a été ravagé par l’idée de modifier la constitution pour un 3eme mandat. Finalement, Condé a été chassé du pouvoir en septembre 2021 par le colonel Mamadi Doumbouya, depuis Président de la transition guinéenne. Lequel Doumbouya a déjà dans son collimateur la liberté de manifester. Rompez les rangs !

Changeons de chemin

En Guinée-Conakry comme au Mali, la ruralité n’a jamais été au centre des politiques, au sens de l’amélioration des conditions de vie des populations rurales. Par conséquent, les crises politiques et sécuritaires sont plus douloureuses dans le rural que dans l’urbain. Pendant que les débats se cristallisent sur les liens Mali-Cedeao-France-G5-Sahel, des villages entiers comme Mourah (Journal Mali Tribune du 13 mai 2022) se vident de leurs populations, sous la pression narcoterroriste. C’est l’errance. Pour finir, je n’ai qu’une certitude : le rapport des dirigeants au rural doit changer, car on est déjà arrivé au bout du chemin. Alors, changeons de chemin pour notre dignité, et le respect de la vie des autres : ceux qui n’ont même pas deux repas par jour, qui n’ont pas d’abris, et qui ne savent même pas où passer la nuit. Je ne souhaite pas que mes mots vous peinent. Mais, je voulais juste dire que les stratégies de contreterrorisme voleraient en éclats si elles isolent, dédaignent et vassalisent une partie des populations.

Pour conclure, trois questions :

Peut-on vassaliser la pensée ?

Comment éviter un nouveau mars 91 ?

Comment éviter le piège du pouvoir pour le pouvoir ?

 

Mohamed Aamara

Sociologue

Mali Tribune

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