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«La camarista»: Lila Avilès filme «l’invisibilité, l’absence et la résilience»

« La camarista » (La femme de chambre) est le premier long-métrage de fiction de la jeune réalisatrice mexicaine Lila Avilès. Couronné par de nombreux prix dont le dernier, le prix Colibri d’or, lui a été décerné tout récemment à Marseille, le film a rapidement trouvé diffuseur en France et sort ce mercredi 17 avril en salles. Nous avions découvert ce film dans la sélection Nouveaux réalisateurs de San Sebastián et nous avons retrouvé la réalisatrice à Toulouse lors du festival Cinélatino.

L’histoire de ce film a commencé il y a bien longtemps, nous explique Lila Avilès. « Le thème qui m’intéressait, l’histoire que je voulais raconter, c’est celle de l’invisibilité, de l’absence et de la résilience ».

Au départ, la petite graine qui en germant a permis ce film fut un livre de photos de la plasticienne française Sophie Calle. « Se faisant passer pour une femme de chambre, dans un grand hôtel de Venise, elle prend des photos des objets oubliés. Ces photos ont éveillé ma curiosité, à moi qui appartenais alors au milieu du théâtre, et j’ai alors écrit une pièce que j’ai voulu monter dans un vrai hôtel. » Et une chose en entraînant une autre « pour les gens curieux », après avoir présenté la pièce donc « dans un vrai hôtel », elle décide alors d’en faire un film, pour la photo. Car Lila Avilès est aussi une passionnée de photographie et cela se voit très concrètement dans le soin apporté aux cadrages et au grain de l’image de son film. Au fil de la conversation, elle rendra d’ailleurs hommage au travail de la réalisatrice argentine Lucrecia Martel, qui porte un soin tout particulier à la photographie et au son.

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Pour écrire le quotidien d’Eve, femme de ménage d’un grand hôtel international de Mexico, dans un huis clos de chambres et de couloirs, sept années durant, la réalisatrice a « pourchassé », littéralement, les femmes de chambre des hôtels dans tous les lieux où elle passait, nous explique-t-elle, amusée. Observant ceux qui eux aussi observent silencieux ceux qu’ils servent, dans une approche un peu « voyeuriste ». Et elle finit par trouver son point de vue sur la façon d’écrire le récit, sa focale, et la bonne personne, celle qui a nourri le personnage de Eve. Dès lors, le film était écrit même s’il a évolué au fil du tournage « de façon intuitive ». « Je me suis arrimée à elle  », raconte Lila Avilès.

L’hommage des cameristas de Morelia

La femme de chambre en question n’a pas encore vu le film qui n’est pas encore sorti en salles au Mexique. La camarista, qui a commencé sa vie dans des festivals, a cependant déjà remporté plusieurs prixdont celui du festival de cinéma de Morelia, le plus important du Mexique. Et le public a adhéré sans réserve au film. Or « c’est un film qui a un rythme particulier », poursuit la réalisatrice, celui des journées d’Eve, enfermée derrière de grandes baies vitrées – on voit à peine la ville – concentrée sur son travail au point de tirer les rideaux pour ne pas se laisser distraire par un laveur de carreaux entreprenant. Les femmes de chambre de l’hôtel où Lila Avilès logeait à Morelia l’ont remerciée pour leur avoir donné image et vie à l’écran, en lui confectionnant un grand gâteau. Elle a su, par la sincérité de son propos – « la moitié des personnages du film ne sont pas des comédiens professionnels » – et la qualité de sa narration, rendre justice à tous ces humbles, ces « invisibles ».

Le regard porté par le film est, qui plus est, très féminin. Les femmes de chambre sont toutes des femmes et dans le cas d’Eve, une maman qui subvient aux besoins de son petit garçon qu’elle a dû confier à sa famille avec laquelle elle communique par téléphone. C’est qu’au Mexique, le père est souvent singulièrement absent. « Il y a beaucoup de mères célibataires », nous explique Lila Avilès. « J’espère que beaucoup de camaristas et de travailleurs vont pouvoir voir le film » qui a la chance, grâce aux prix remportés, d’être diffusé au Mexique par le meilleur distributeur du pays, CineCanibal, qui est également celui de Roma d’Alfonso Cuaron.

« J’ai vu le film (de Cuaron) et le personnage principal suscite beaucoup d’empathie et de tendresse », nous dit Lila Avilès qui salue le travail de la comédienne Yalitza Aparicio lorsqu’on l’interroge sur la polémique qu’auraient suscitée au Mexique quelques actrices qui s’indignaient qu’un prix aussi prestigieux que l’Oscar puisse être décerné à une actrice indienne. Oui, le Mexique est un pays riche et complexe, mais « hélas toujours raciste et divisé » se désole Lila Avilès, sans pouvoir se prononcer sur cette polémique faute d’informations précises.

Elle préfère enchaîner sur le changement de pouvoir au Mexique, l’investiture de Manuel Lopez Obrador, présidant étiqueté à gauche, en début d’année, « qui a suscité beaucoup d’espoirs ». Certes, « il faut faire preuve de patience, mais en matière de culture, les budgets sont sabrés » regrette Lila Avilès. Elle prend l’exemple du théâtre qu’elle connaît bien puisque c’est son univers d’origine : les aides financières qui portaient le théâtre au plus près des communautés rurales et indiennes sont menacées. Or la culture peut être une bouée de sauvetage pour ces groupes, notamment les jeunes qui vivent sous la menace du narcotrafic, de l’argent vite gagné. « Porter la culture » dans les communautés peut ouvrir leur horizon, leur « ouvrir des portes et ainsi, peut-être, peut-on transformer le futur de quelqu’un ».

« Le cinéma, c’est mon chemin »

Lila Avilès rend aussi hommage au travail fait par la Cinémathèque de Mexico. Le billet, peu onéreux, donne accès à tous les films du monde et Lila Avilès en a été une spectatrice assidue. Et le public de la capitale répond présent. « Il est hyper cinéphile, le problème est que les salles sont monopolisées par les blockbusters » souvent originaires des États-Unis et par ailleurs les grandes villes de province n’ont pas la même chance.

La jeune réalisatrice, qui a financé le tournage de ce premier film (elle a eu des bourses pour la post-production et la diffusion), travaille sur un nouveau long-métrage – sur lequel elle garde le secret – et dit avoir trouvé dans le cinéma un mode d’expression qui la comble. Elle aime le théâtre pour son aspect communautaire, « le contact vrai qu’il permet avec les gens » et pour le fait que « l’on peut créer une oeuvre à partir de rien, mais jamais en tant que metteur en scène de théâtre je ne m’étais senti aussi habitée que je le suis en faisant du cinéma ». Le cinéma, qui lui permet de concilier sa passion pour la photo et pour le son, « c’est mon chemin ». Et comme elle a plein de projets dans ses cartons et que le succès de ce premier long-métrage de fiction lui permet de produire le film suivant dans des conditions matérielles plus confortables, gageons que nous la retrouverons bientôt sur les écrans.

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